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Le Gabon a-t-il tourné le dos à la ville durable ? Ça en a tout l’air, tant ce projet d’actualité primordiale pour le bon vivre ensemble face aux enjeux climatiques et sociétaux ne figure pas pour le moment dans l’agenda du gouvernement. La ville durable peut être définie comme une zone urbaine qui suit les principes de l’urbanisme écologique et du développement durable, en utilisant le plus possible les énergies renouvelables. Qu’elle s’appelle ville post-carbone, ville bas carbone, ville intelligente ou encore smart city, la ville durable et désirable de demain doit surtout relever le défi de l’adaptation aux conséquences du changement climatique d’une part ; et, d’autre part, aux profondes mutations sociologiques et à la surpopulation galopante dans les capitales.

Comme annoncé par le président Emmanuel Macron, à Ouagadougou, en novembre 2017, la France s’est engagée à contribuer à l’invention de « la ville durable de l’avenir en Afrique ». Le thème est d’ailleurs inscrit à l’agenda du 28e Sommet Afrique-France qui se tiendra du 4 au 6 juin 2020 à Bordeaux, en France. Ce sommet concret et inclusif réunira 54 chefs d’Etat et gouvernement africains et les délégations ministérielles. Ce conclave verra également la participation des maires, collectivités locales, entreprises et organisations de la société civile français et africains, ainsi plus de 2000 journalistes internationaux invités. 

Un 28e sommet inédit pour « associer la vision politique à l’action des acteurs économiques sur la ville durable ». Une 1ère mondiale selon la Secrétaire générale du sommet. Pour Stéphanie Rivoal, « ce sera un sommet du concret… Ces chefs d’Etat seront attendus avec des engagements concrets (…) pour leurs villes ». A cet effet, la Direction générale du Trésor français (rattachée au Ministère de l’Economie et des Finances et au Ministère des Affaires Etrangères) a reçu les plus hautes instructions du président Macron pour financer initialement 10 projets de solutions innovantes pour la ville durable en Afrique pour un montant de 3,3 milliards de francs CFA. Cette enveloppe a été très vite multipliée par deux pour atteindre la somme significative de 7 milliards de francs CFA pour 21 projets.

Calendrier de l’appel à projets solutions innovantes pour la ville durable en Afrique – © Direction Générale Trésor

Un cadre a été fixé pour définir la destination du projet (au profit d’un bénéficiaire public), l’éligibilité (aux entreprises françaises avec la participation de leurs partenaires Africains PME et start-up proposant des solutions innovantes, le financement), ainsi que le calendrier. Sur ce dernier point, trois dates ont été retenues : 14 mars 2019 appel à projets, octobre 2019 annonce des 10 lauréats et 4 juin 2020, présentations des 10 équipes « entreprises/villes » lauréats lors du sommet Afrique-France 2020. Ce cadre tient également compte des critères de sélections des équipes, dont celui prépondérant de l’appropriation locale, l’intérêt et la volonté manifeste du bénéficiaire public étatique, et sa capacité à s’approprier le démonstrateur en devenir.

Critères de sélection des projets – © Direction Générale Trésor

Pour autant, n’enlevant rien aux solutions urgentes à apporter à la très forte attractivité urbaine et à ses conséquences sur notre avenir proche, on peut se poser des questions sur la paternité du thème de ce sommet et sur son articulation autour d’un sujet d’actualité à forte connotation sociale mais aussi économique.

Les pays Africains partenaires dont le Gabon ont t’ils validé le thème ? « La ville durable en France et en Afrique » n’aurait-il pas été plus judicieux ? Qu’apportent les pays Africains dans le projet à part leurs territoires en guise de terrain de jeu ? Le mécanisme n’aurait pas pu être inclusif Afrique – France afin que les experts Africains apportent aussi des réflexions sur la ville durable en France ? Puisque les sociologues participent aussi à dessiner la ville de demain, les sociologues Africains n’auraient-ils pas pu faire profiter leurs collègues Français des solutions pour lutter contre une société occidentale qui glorifie la jeunesse et réprouve la cohabitation des générations ? La culture familiale africaine ne regorge-t-elle pas d’initiatives réussies et de solutions inspirantes pour une meilleure intégration et une plus grande solidarité générationnelle socle d’un mieux vivre ensemble dans la ville ?

Le 29 octobre 2019, Jean Francis Pécresse, directeur de Radio Classique a signé l’édito du journal Les Echos « Lever la frontière du grand âge » suite à la remise par l’ancienne ministre française, Myriam El Khomeri, d’un rapport édifiant sur la gestion du grand âge à la ministre de la Santé Agnès Buzyn. « En France, les freins à l’aide aux personnes âgées sont culturels avant d’être financiers. Ouvrons ces métiers à des candidats étrangers », avait affirmé le patron de presse. Si en 2050, le nombre de personnes âgées dépendantes aura certainement doublé en France, passant de 2,5 millions à 5 millions d’individus, il faudra penser à l’intégration de ce paramètre dans la construction de la ville durable en France et les solutions africaines ne seront sans doute pas dénouées d’intérêt en la matière.

En tout état de cause, le sujet de la ville durable et tous ses paramètres est crucial aussi pour le Gabon. Selon le Département affaires économiques et sociales des Nations Unies, le Gabon comptera 3,5 millions d’habitants à l’horizon 2050. 70% de la population vivrait à Libreville et son agglomération proche. Cette urbanisation à outrance pose des questions urgentes. Quel plan et schéma de développement urbain ? Comment accueillir cette population ? Comment la soigner, l’éduquer, la nourrir ? Quelle mobilité urbaine ? L’histoire récente du pays n’incite pas à l’optimisme. Près de 60 ans après son indépendance, le Gabon n’a jamais mis en pratique un plan urbain structuré ni répondu réellement aux problématiques de sa population. Le problème grandissant avec l’augmentation massive de cette population et les questions urgentes multiples et profondes, restent sans réponse pragmatique. Du coup, c’est l’ensemble du système écologique de la vie urbaine qu’il faut repenser.

Qu’il s’agisse des infrastructures, des équipements, ou du transport urbain, des bâtiments publics, de gestion de l’eau et des déchets, de la production énergétique ou même de l’éducation et de la formation, de la santé, l’agriculture, etc. Quelle réponse immédiate et inclusive le gouvernement apportera-t-il à ces préoccupations ? Bref, il apparaît clairement que l’appel à projet du Trésor Français pour la ville durable était donc une vraie opportunité à saisir. Adepte des grandes messes médiatiques et autres rencontres diplomatiques internationales, on peut avoir la certitude que le Gabon sera bel et bien représenté en juin 2020 à Bordeaux. Reste à se demander le rôle qu’il compte y jouer : simple spectateur ou contributeur majeur. Et surtout, avec quel projet ? 

En 2015, pourtant, le Gabon a été mis face aux enjeux de la ville durable, lors du New York Forum Africa de 2015. Engagées en faveur de l’émergence d’un Gabon durable à horizon 2025-2030, les autorités gabonaises ont travaillé avec le groupe de BTP français Eiffage, l’un des leaders européens dans la construction, les travaux publics, l’énergie et acteur majeur du développement urbain durable.

Le groupe français avait présenté un projet innovant de plateforme numérique de design urbain durable : Librevie®, en référence à la capitale gabonaise. Simulant les interactions entre les diverses composantes d’un projet d’aménagement urbain durable, la plateforme Librevie® avait pour ambition de proposer une vision globale et systémique des enjeux urbains. L’outil avait également vocation à servir d’aide à la décision au maître d’ouvrage local dans ses choix d’aménagement urbain durable à court terme (2015-2020) et à long-terme (2020-2050), à l’échelle d’un bâtiment, d’un îlot, d’un quartier ou d’une ville.

Un précieux outil donc, dans un contexte d’urbanisation effrénée des capitales africaines, dont Libreville. Les tergiversations du gouvernement ont peut-être fait manquer au pays, l’opportunité de « transformer » Libreville. Ratant par la même l’occasion de faire émerger des « écoquartiers », susceptibles d’offrir aux populations un cadre et une qualité de vie plus décents. L’appel à projet est désormais clos, le 30 octobre 2019 la Direction générale du Trésor français a rendu publique la liste des 21 équipes duo entreprises-pays lauréats qui bénéficieront chacune d’un financement du fonds d’études et d’aide au secteur privé (FASEP). Les lauréats apportent certaines réponses aux défis auxquels l’Afrique est confrontée. L’institution française a annoncé avoir recueilli un vif succès avec 226 candidatures reçues portant sur différentes thématiques, telles que la mobilité, l’environnement, l’eau, la santé, le numérique, l’énergie, l’aménagement ou l’agriculture. A contrario du Gabon qui a brillé par son absence, il faut noter des projets lauréats comme celui du Sénégal avec la solution contre les piqûres de moustiques en zones sujettes à la prolifération du paludisme, ou du Kenya avec la solution d’élimination des arriérés et de la réduction des pertes en eau, ou encore du Cameroun avec la solution des toilettes écologiques et autonomes pour la ville de Yaoundé… 

Face au nombre de dossier reçus et à leur qualité, la Direction générale du Trésor français a décidé d’augmenter le nombre de lauréats de 10 à 21 ainsi que l’enveloppe dédiée à cet appel à projets de 3,5 à 7 milliards de francs CFA pour pouvoir récompenser davantage de solutions. Le Gabon aurait pu se manifester, de par son expérience dans le cadre de Librevie®, s’il n’avait pas brillé par quatre ans « d’indolence » au travail pourtant fait avec Eiffage. Bien plus qu’une simple notion, la ville durable est en fait l’aboutissement d’une démarche de bonne gouvernance pour un projet inclusif, à la fois environnemental, économique et social. Une démarche peut-être encore loin des priorités du Gabon.