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Le vendredi 3 avril, le quotidien L’Union présentait dans ses colonnes les nominations dans les forces de Défense et de Sécurité du pays. 

Des changements importants voire inédits opérés en pleine crise sanitaire du Covid-19. Or, et ceci n’est pas une exception gabonaise, l’occupation de la scène médiatique par un événement de taille à l’instar de la pandémie du Corona virus a servi de diversion idéale pour procéder à ces changements incognito, ou du moins sans qu’ils ne soulèvent, ou très peu d’interrogations et encore moins d’analyses. Sujet risqué ? Sans doute, mais surtout délicat et très technique.  Dans le but de livrer une analyse claire à nos lecteurs, la rédaction a tenu à revenir sur ce «non-événement» crucial survenu en pleine crise sanitaire.

Une lecture plus large des évènements récents, tels que le retour aux affaires de Monsieur Lambert MATHA au ministère de l’intérieur (4/12/2019), et du Colonel Lilian Darius LEYIGUI, Directeur du contrôle de l’immigration (DCI 03/04/20) entre autres, laisse entrevoir une volonté du Chef de l’État de « corriger » les mises à l’écart antérieures. On ne peut s’empêcher alors de penser au sort réservé aux Colonels Frédéric BONGO ex-DGSS, Arsène EMVAHOU ex-aide de camp du Président de la République, qui ont été les premiers à comprendre les intentions de prise de pouvoir de l’ancien Chef de cabinet du Président, et surtout à lui faire barrage. 

Décryptage

Tout d’abord il faut rappeler le contexte de cette « purge » qui est certainement provisoire ou qui constitue une première étape avant la mise en place d’un dispositif fiable et structuré. Pour rappel, il ne peut y avoir de doute sur les hauts gradés de la Garde républicaine (GR) en particulier. À ce titre, tous les postes du domaine sécuritaire ont fait l’objet d’un changement. 

À la GR, qui est le fer de lance de la protection du Président de la République, c’est une décision de rupture peu commune dans une organisation militaire plutôt habituée à procéder par « tuilage » visant ainsi à conserver une mémoire et un savoir-faire dans le fonctionnement d’une unité.

Son chef, le Général d’armée Grégoire KOUNA, a été remplacé. Pourtant cousin du Président, il lui aurait été reproché de ne pas avoir su contenir plusieurs informations concernant le Chef de l’État. Pour autant, cela ne l’empêche pas d’occuper désormais le poste tenu hier par le Général IBABA en tant que Conseiller spécial du Chef de l’État pour la Défense et la Sécurité. Un positionnement symptomatique de la volonté de contrôle du Président de la République en le plaçant au plus près de lui au Palais. Analyse renforcée par la nomination du Général de Brigade Macaire NGUONI en qualité d’Inspecteur général de la GR.

En gestion croisée, la nomination comme Commandant en second de la GR du Colonel Jean-Luc AMVAME NDONG alors qu’il occupait auparavant le poste d’aide de camp du Président, chargé tout particulièrement de sa protection rapprochée, laisse à penser que cette décision relève de la même volonté de contrôle de la part du Chef de l’État. Il aura ainsi positionné son homme de confiance dans une structure essentielle qui œuvre d’une manière étendue pour sa sécurité rapprochée.

Le Général d’armée Grégoire KOUNA, s’est vu remplacé par le Colonel Brice OLIGUI NGUEMA

Il s’agit de se remémorer la place de ce dernier comme aide de camp de l’ancien Président Omar Bongo Ondimba. Pourtant, seulement 6 mois après sa nomination à la tête de la Direction générale des Services Spéciaux et alors qu’il avait été rappelé d’urgence de son poste d’attaché de Défense à Dakar pour occuper celui de Directeur de la DGSS, le voilà remplacé à son tour. Le Président Ali Bongo ou son entourage proche l’aurait-il pris en grippe ? S’agissait-il dès lors de l’éloigner des affaires ? Cette nomination rapide pourrait ne constituer qu’une étape tant ce poste demeure sensible et lourd de responsabilités. 

Ali Bongo et son armée
Ali Bongo et son armée – image d’archive – © DR

Puisqu’il s’agit de parler de la DGSS, son nouveau Directeur général est le Commandant Babilas César KOURAKOU. La confiance du pouvoir ne porterait-elle donc que sur des officiers ayant occupé la fonction d’aide de camp ? En effet, il a été l’aide de camp du tout nouveau Coordinateur général des affaires présidentielles (CGAP), avant d’être au service de la Première Dame. Cette nomination d’un jeune officier qui ne présente pourtant pas le profil d’un homme du renseignement laisse penser qu’il a été nommé à ce poste pour être davantage contrôlé, sans beaucoup de marge de manœuvre et rogner ainsi un peu plus sur les capacités d’une DGSS qui s’était hissée à un haut niveau dans le domaine du renseignement comme avaient su en témoigner par le passé des services homologues étrangers.

On ne peut que constater un jeu de chaises musicales qui éloigne ou rapproche au nom d’intérêts parfois peu lisibles mais qui laisse entrevoir la main du CGAP, autant que celle du Président. À l’exception de la Gendarmerie nationale, où le professionnalisme des nommés semble rester le critère requis pour occuper de telles responsabilités, ailleurs, celui de la volonté de contrôle semble évident. 

On comprend alors que certains « infidèles » soient restés visibles afin de les tenir en laisse. Aucun doute sur le fait que cette rupture nourrira des rancoeurs d’anciens responsables.

Ce sont les têtes des structures qui changent. Comme écrit précédemment, les remaniements de l’appareil sécuritaire ne se sont pas arrêtés à la GR. La clé de ce changement réside dans l’allégeance, faite en son temps, par tous les responsables de l’appareil sécuritaire à l’ex-Directeur de Cabinet, aujourd’hui emprisonné, Brice Lacruche Alihanga.

La même décision communiquée, le 3 avril, place dorénavant à la tête des Forces armées gabonaises le Général Yves DITENGOU, nouveau Chef d’État-major général des forces armées (EMGFA) gabonaises.  Il remplace le Général de brigade Ferdinand Gaspard OLLAME NDONG.

© DR – Lalilbreville

Pour ce qui est de la Gendarmerie nationale, l’ancien Chef de la Direction générale des recherches, le Général de brigade Yves BARRASSOUAGA, a été promu Commandant en chef de la Gendarmerie nationale en remplacement du Général EKOUA. C’est le Colonel Jean Norbert MADJOUPA qui le remplace. Cet officier supérieur, parmi les plus hauts gradés de la Gendarmerie nationale, occupait jusqu’à présent le poste de Directeur de l’École de Gendarmerie nationale d’Owendo, où il assurait la formation des futurs officiers de ce corps. 

Compte tenu de la compétence territoriale nationale de la Gendarmerie, cette nomination est loin d’être incongrue.

Le commandement en chef des forces de Police nationale a également connu un changement. Le Général Marcel Yves MAPANGOU MOUSSADJI a été remplacé par le Général de brigade Serge Hervé NGOMA.

Même cas de figure au département très stratégique de la Direction générale de la documentation et de l’immigration (DGDI). Le Général de brigade Djibril IBABA a cédé sa place au Général de brigade Maurice LENDOYE ENGANDZAS, le Général de brigade Djibril IBABA, ayant été lui aussi nommé à ce poste sous l’influence de BLA. La nomination à ce poste a toujours été essentielle car il est un gros pourvoyeur de moyens financiers issus de ses missions d’immigration et de documentation. Il se devait d’être sous le contrôle de la Présidence.

La rupture avec le « tuilage » traditionnel et l’urgence avérée de procéder à ces décapitations révèlent la nécessité pour le Chef de l’État de procéder à un « curage » rapide et en profondeur des ex-affidés de BLA. Comme une solution palliative le temps de « refondre » l’appareil sécuritaire.

À suivre.