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Ali Bongo a récemment célébré en octobre 2019, le 10e anniversaire de son accession à la magistrature suprême. Dix années au bilan mitigé, au point que beaucoup en viennent à se demander si l’action du Président de la République n’est pas entravée. Des questions légitimes tant le chef de l’Etat a toujours fixé le cap, sans que certains projets n’arrivent à bon port. Qui entrave l’action du chef de l’Etat ? Certains pointent du doigt le gouvernement qui, depuis 2009, n’a clairement pas été à la hauteur des ambitions du chef de l’Etat. En dix ans, Ali Bongo a d’ailleurs eu autant de chefs de gouvernement que son prédécesseur, Omar Bongo, en 41 ans et demi. Soit cinq Premiers ministres. Lors de son discours à la Nation, en août 2019, le chef de l’exécutif a appelé à de nouvelles réformes et à l’unité nationale. Le gouvernement saura-t-il mettre en musique ces directives ?

La question reste posée. D’autant que l’actuel Premier ministre n’a clairement pas été la hauteur depuis sa prise de fonctions, en janvier 2019. Si la population attend toujours les premières retombées de la gouvernance de Julien Nkogue Bekale en termes de bien-être, les premières chiquenaudes sur l’axe du développement, elles aussi, se font toujours attendre. Fait étonnant, le Premier ministre a obtenu l’onction des députés, le 27 décembre 2019, après sa déclaration de politique générale. 116 députés lui ont renouvelé leur confiance, 20 ont voté contre tandis qu’un élu du peuple s’est abstenu. A travers sa position, la basse chambre du Parlement s’est clairement rendue complice de l’échec du gouvernement Nkoghe Bekale, dont plusieurs membres ont d’ailleurs été cueillis par l’opération « Scorpion ». Accusés notamment de « détournements de fonds » dans le cadre de cette opération anti-corruption, Noël Mboumba (ex-ministre du Pétrole), Roger Owono (ex-ministre des Finances), Tony Ondo (ex-ministre de l’Énergie) et Justin Ndoundangoye (ex-ministre des Transports), ont été incarcérés à la prison centrale de Libreville.

Le règne de Laccruche Alihanga

Si l’action du chef de l’Etat a été desservie depuis dix ans par le gouvernement, un seul homme a pourtant été présenté, ces deux dernières années, comme le mal profond du Gabon : Brice Laccruche Alihanga. Nommée directeur de cabinet du président de la République en 2017, il était considéré comme l’homme le plus puissant de la République depuis les ennuis de santé du président de la République, survenus en octobre 2018. Brice Laccruche Alihanga a brillé par des actions très critiquées au sein de l’opinion. Il aurait même mis en place, à travers l’Association des jeunes émergents volontaires (Ajev), un système de prédation de postes juteux dans la haute administration, se permettant même de limiter la marge de manœuvre du gouvernement, dont certains dossiers passaient par lui. Omniprésent, omnipotent et demi-Dieu, Brice Laccruche Alihanga s’est autoproclamé «messager intime» d’Ali Bongo lors d’une « tournée républicaine » dans les neuf provinces du pays, entre septembre et octobre 2019.

Dans sa communication censée porter le message d’Ali Bongo aux populations, notamment sur l’état de santé de ce dernier, le directeur de cabinet a franchi un palier, lors de l’étape d’Akanda, début octobre. « Ali Bongo est encore là, n’en déplaise à tout le monde. Il est là pour 2023. Il est là pour 2030, etc. », avait déclaré Brice Laccruche Alihanga. Ce ton électoraliste aurait-il déplu au Président de la République ? En tout cas, un mois après la fin de son périple, l’auteur de la célèbre phrase « celui qui boude, il bouge » a été envoyé dans le camp de ceux qu’il martyrisait depuis qu’il était devenu « tout puissant ».

Le 7 novembre, l’ancien directeur de cabinet a été « rétrogradé » en étant nommé ministre du Suivi de la Stratégie des Investissements Humains. Un poste qu’il n’aura occupé que trois semaines puisque le 2 décembre, il quittera le gouvernement, avant d’être lui aussi cueilli par l’opération « Scorpion ».

L’ex-directeur de cabinet a été placé sous mandat de dépôt le 13 décembre pour «détournement de fonds publics» et « blanchiment » d’argent. Avec lui, plusieurs lieutenants de l’Ajev, anciens responsables d’administrations publiques et parapubliques, ont été débarqués des postes à responsabilité qu’ils occupaient, avant d’être arrêtés.

Il s’agit notamment de l’Administrateur Directeur Général de Gabon Oil Company (GOC, Patrichi Tanasa), Le Directeur Général de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie et de Garantie Sociale (CNAMGS, René Allogho Akoue), du Directeur Général de la Caisse de Stabilisation et de Péréquation (Caistab, Ismaël Ondias Souna), etc. La liste des «victimes» aurait pu ou pourrait s’allonger si les rapports des instruments nationaux de lutte contre la corruption (Commission nationale de lutte contre l’enrichissement illicite, CNLCEI) et de contrôle de l’utilisation des deniers publics (Cour des comptes), étaient pris en compte. En mars 2019, par exemple, le rapport de la Cour des comptes remis au Sénat et l’Assemblée nationale déplorait le « caractère irréaliste des prévisions des ressources et des charges » dans la loi des finances 2017. Pourtant, ni le Premier ministre d’alors (Emmanuel Issoze Ngondet) ni ses ministres n’ont été inquiétés, alors que leur gestion a clairement entaché la bonne gouvernance souhaitée par le Président gabonais.

Le cas Maixent Accrombessi

Avant l’avènement de Brice Laccruche Alihanga, nul besoin de revenir sur l’éphémère Martin Boguikouma (octobre 2016-août 2017) qui a payé son peu d’affinités avec Ali Bongo. C’est plus son prédécesseur qui a fait parler de lui. Ressortissant d’origine béninoise naturalisé Gabonais, Maixent Accrombessi a été propulsé directeur de cabinet du Président de la République en 2010. Des proches le présentaient comme «l’homme à la manœuvre», un personnage qui gérait les « gros » dossiers du pays, avec pour objectif de « rationaliser les dépenses ». Un assez sulfureux personnage doté d’un grand « pouvoir ésotérique » de par sa « culture vaudou ». Peu apprécié des Gabonais, il était décrit comme un personnage hautain. Victime d’un Accident cardio-vasculaire (AVC) en août 2016, il perdra petit à petit en influence, avant d’être nommé, la même année, Haut Représentant personnel du chef de l’Etat. Une prestigieuse fonction dont il sera limogé en mars 2019.

Durant ces années passées au poste de Directeur de Cabinet du Président de la République, Maixent Accrombessi a été associé à plusieurs affaires de gros sous, au point d’être vu comme un mal au développement du pays. L’opposition gabonaise et la société civile l’accusaient d’avoir profité de ses fonctions pour détourner de l’argent public et exercer une influence démesurée. Il a été mis en examen à Paris en novembre 2017, soupçonné d’avoir perçu illégalement de l’argent d’une entreprise française. Il avait fait l’objet, dans cette affaire, d’une interpellation retentissante à Paris, août 2015. Mais il avait dû être relâché après quelques heures de garde à vue en raison de son immunité diplomatique. Deux ans plus tard, Maixent Accrombessi était mis en examen à Paris pour « corruption passive d’agent public étranger », « blanchiment en bande organisée de corruption passive » et «faux et usage de faux», selon une source judiciaire française. La justice française le soupçonnait d’avoir perçu de l’argent en échange de l’attribution, fin 2005 par le Gabon, d’un marché public de plus de 4,5 milliards de francs CFA au groupe Marck, une entreprise française spécialisée dans la fabrication d’uniformes militaires. Il était alors collaborateur d’Ali Bongo, à l’époque Ministre de la Défense.

D’autres boulets à l’action d’Ali Bongo

Limiter l’entrave de l’action du chef de l’Etat au gouvernement, Maixent Accrombessi, Brice Laccruche Alihanga/Ajev, serait réducteur. Car cette liste peut être rallongée avec d’autres collaborateurs d’Ali Bongo et surtout le Parti démocratique gabonais (PDG), les partis politiques de la majorité, dont l’apport qualitatif dans la politique de développement du Président de la République demeure plat. Sans oublier les nombreuses associations et mouvements de soutien à Ali Bongo, gracieusement nourrit par la Présidence de la République et qui n’ont pour seul intérêt qu’une propagande mal calibrée. A ces facteurs peut s’ajouter le « clan familial » qui, en voulant bien faire ou en protégeant ses intérêts, s’est dangereusement immiscé dans les affaires d’Etat. Par exemple, certaines indiscrétions rapportent que la toute-puissance de Brice Laccruche Alihanga lui a été conférée en partie par sa proximité avec Sylvia Bongo, l’épouse d’Ali Bongo, et son fils Nourredine Bongo. Certains de ceux qui ont osé « critiquer » cette complicité ont tout simplement été «balayés». En plus de toutes ces entraves, figurent également l’incompétence, la frilosité dans la gestion de certains « dossiers », la non séparation des pouvoirs et ou une justice aux ordres… amputant sérieusement le développement du Gabon. L’« Emergence » de l’ « Avenir en confiance », chers à Ali Bongo, peuvent d’ailleurs en témoigner.