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L’humoriste gabonais le plus connu au-delà de nos frontières affiche 25 ans de carrière au compteur, mais on ne s’en lasse pas. On a voulu le rencontrer ce mois-ci et apprendre à mieux le connaître.

Bonjour Omar Defunzu, pouvez-vous vous présenter en quelques mots à nos lecteurs qui ne vous connaissent peut-être pas encore?

Je suis Omar Defunzu, je suis comédien, humoriste, chanteur et producteur du festival international de l’humour africain FIHA.

Avez-vous toujours voulu être comédien ou  êtes-vous arrivé à ce métier par hasard?

L’humour, je l’ai côtoyé dès mon enfance, à travers le théâtre à l’école primaire. Mais je n’envisageais pas de faire carrière dans ce domaine. Au départ je voulais être footballeur comme tous les jeunes mais ce n’était malheureusement pas possible car il n’existait pas de modèle de réussite, donc ma famille n’était pas vraiment pour. Quand je suis arrivé au lycée  technique, je me suis intéressé à la mécanique automobile.

C’est en regardant une émission de théâtre à la télé que quelques mois plus tard je suis allé à un concert d’artistes internationaux où j’ai pu rencontrer un des acteurs. J’y suis allé au culot et lui ai demandé si je pouvais faire partie de la troupe, il a accepté. C’est à partir de là que tout a commencé. Mais même à ce moment là, je ne comptais toujours pas faire carrière dans ce milieu.  Je le voyais plus comme une distraction et c’était un moyen de m’évader. Au fur et à mesure, quand j’ai commencé à passer à la télévision, les gens sont venus me féliciter et m’encourager à continuer sur cette voie. Dans mon quartier j’étais devenu une star, les gens m’admiraient. De fil en aiguille, tout ceci m’a permis de créer mon personnage, Omar Defunzu et d’envisager réellement de faire carrière. 

Quelle a été la réaction de votre entourage quand vous avez décidé de vous lancer dans cette voie ?

Je ne leur ai pas tout de suite dit que c’était ce que je voulais faire comme métier. Ma famille était très fermée sur le sujet au tout début. C’était école, maison et aucune place pour la distraction. Ils me disaient de rester concentré sur mes études, et pour tout vous dire ils ont même essayé de me démotiver sur l’aspect rémunération de ce métier. Mais j’étais tellement intéressé par ça que je continuais en cachette. En devenant majeur, j’ai quand même choisi cette voie malgré tout, mais les inquiétudes ont continué du côté de mes parents. Ils m’ont dit que j’étais inconscient et que j’étais en train de commettre la plus grosse bêtise de ma vie.

Aujourd’hui, ils doivent être fiers!

Oui, aujourd’hui c’est complètement différent, je suis la fierté de ma famille. La donne a changé à partir du moment où ils m’ont vu jouer sur des scènes internationales et quand je me suis produit devant tel ou tel chef d’État. Ils ont commencé à comprendre que c’était vraiment sérieux.

Pensez-vous que ce métier est davantage pris au sérieux, reconnu dans notre société aujourd’hui qu’à votre époque?

Il y a un décalage astronomique entre mes débuts et aujourd’hui. Je pense que ma génération a fait en sorte de professionnaliser le métier de comédien au Gabon. Nous sommes même devenus des modèles de société pour plusieurs personnes. Parce qu’il faut avouer que quand j’ai commencé dans ce milieu, personne ne considérait les humoristes comme des personnes à part entière. Nous étions plutôt vus comme des bouche-trous et non comme des artistes. On était les roues de secours si un « vrai » artiste n’avait pas vu venir et qu’il fallait combler le spectacle. On nous traitait de rigolos même.

Les gens se moquaient de nous. Aujourd’hui c’est le contraire, dans 60% des cas on va penser à nous dans la programmation des spectacles. Je peux affirmer qu’on a plus de considération aux yeux des gens aujourd’hui qu’à l’époque. L’une de mes petites fiertés c’est quand une maman vient me voir en me disant que son fils veut faire la même chose que moi et qu’elle me le confie afin que je puisse le former. Chose qui n’existait pas à mes débuts, impossible qu’un parent puisse t’encourager sur ce chemin. Il y a donc une vraie évolution au sein de la société.

Pensez-vous qu’il est plus facile de se faire connaître de nos jours ?

Oui bien sûr que c’est plus facile de se faire connaître aujourd’hui. Pour se faire connaître à l’époque il fallait passer à la télé. La télé c’était des programmes fixes, si on vous dit que c’est à 19h et que vous avez raté l’heure, c’était raté. Aujourd’hui la télévision, c’est le téléphone. Les gens prennent leur téléphone et font des vidéos. C’est du contenu qui reste là en permanence. Même dans dix ans on pourra toujours retrouver votre vidéo. Il y a donc plus de facilité à se faire connaître aujourd’hui grâce à Internet.

Que pensez-vous donc de l’évolution de votre métier avec le digital ?

Le digital a fait évoluer tous les métiers et l’humour n’est pas en marge. Il y a moins de 5 ans, nous avons tous vu éclore Don Vincenzo sur les réseaux sociaux et ça s’est fait de manière fulgurante. Aujourd’hui, il y a beaucoup de jeunes qui font leur chemin sur les réseaux sociaux. Un moment donné je me suis senti un peu «has been» par rapport à tout ça, car nous, on a été révélés par la télévision. Mais c’était une obligation pour moi de m’y intéresser et de suivre la vague si je souhaitais continuer dans mon métier. Si je ne le faisais pas j’étais peut-être menacé de disparaître. Avec le  digital, il faut être constamment présent, et si vous n’apportez pas régulièrement de contenu nouveau, les gens tournent la page. Ce n’est pas le choix qui manque. Le digital c’est l’avenir.

Qu’est-ce qui vous inspire quand vous écrivez des sketches ?

Chacun à sa technique et la mienne est probablement différente de celle d’un autre humoriste. Je puise mon inspiration un peu partout, ça peut être une pensée ou un fait de société; par exemple avec le coronavirus, j’ai créé une capsule sur ma page officielle Facebook. Du lundi au vendredi, je poste une courte vidéo qui traite de l’actualité concernant le coronavirus. Pour écrire ensuite, il me faut être au calme, je collecte donc toutes les informations durant la journée et j’attends que tout le monde soit endormi chez moi le soir pour retranscrire mes idées. J’ai vraiment besoin de ce calme, je ne saurais l’expliquer. Mais j’essaie aujourd’hui de travailler un peu plus durant la journée car vous savez à mon âge (45 ans) il me faut un peu plus de repos la nuit.

Faites-vous tester vos blagues avant de vous produire sur scène ou de créer des vidéos ? Ou bien vous y allez directement ?

Ici on n’a pas forcément la culture du rodage comme en Europe.  Moi ce que je fais c’est que je teste mes blagues, mais sans vraiment le dire. Quand je suis avec des amis je teste une vanne et si je les vois rire, je sens que ça va plaire. Ah oui, parfois c’est à la maison que je teste auprès de mon épouse car c’est assez difficile pour moi de la faire rire avec mes histoires (rires) ! Donc si elle rit c’est que ça va forcément fonctionner avec les autres.  Mais de manière générale je fais mes blagues au feeling. Je peux sentir si ça va fonctionner ou pas. Mais je vous avoue que toutes mes blagues ne font pas rire à chaque fois. Il y a déjà eu des moments où certaines de mes vannes n’ont pas eu l’effet souhaité et sont passées inaperçues. (rires)

M. Defunzu  vous avez de nombreuses cordes à votre arc, humoriste, réalisateur, acteur on ne les compte plus. Si vous ne deviez en choisir qu’une, laquelle garderiez-vous ?

Sans hésiter je choisirais l’humour. Tout ce que j’ai pu essayer durant ma carrière en dehors de l’humour c’était pour me prouver et pour prouver aux autres aussi que je peux faire autre chose. Et puis vous savez les gens m’appellent surtout par rapport à la comédie. L’humour c’est toute ma vie et toute mon énergie. C’est pourquoi je ne vois pas comment je pourrais faire autre chose que de l’humour.

L’année dernière vous avez réalisé votre premier film, «Ordonnance». Vous êtes habituellement devant la caméra et non derrière. Pouvez-vous nous raconter cette aventure ?

Pour la petite histoire depuis 2010 j’ai suivi des formations de scénariste et de réalisation. Et ce n’était pas la première fois, avec ce film, que je passais derrière la caméra. Depuis 2014, je réalise certains clips de musique mais aussi certains spots pour des ministères qui passent sur des chaînes de télévision. Sauf que personne n’est au courant que c’est moi car je ne signe pas directement de mon nom de scène. j’ai beaucoup appris sur le métier de réalisateur sur le tournage de la série Parents : Mode d’emploi. Donc j’ai été à l’aise sur ce projet de court-métrage et cela n’a pas été difficile pour moi, même dans la direction des acteurs. C’était juste une expérience de plus.

Comment le public a-t-il réagi à votre film ?

Le film n’a été projeté qu’au festival de N’Djaména pour le moment. Tout le monde a été agréablement surpris. On m’a fait quelques critiques sur la musique et quelques parties du scénario. Le film devra aussi être diffusé au Gabon dès que les mesures de restriction seront levées.

Aimeriez-vous renouveler l’expérience ?

Oui j’aimerais renouveler l’expérience. J’ai beaucoup aimé cette aventure et la prochaine fois, c’est une comédie que je réaliserai. J’ai préféré commencer dans un registre où on ne m’attendait pas forcément. La réalisation de mon prochain film aurait dû commencer le mois prochain mais vu les conditions actuelles ce n’est pas possible. On a dû repousser les dates de tournage et la date de sortie initialement prévue en décembre 2020.

Quels sont vos projets pour 2020 ?

Les 4 et 5 juillet prochains, je devais monter sur la scène de l’Institut français pour jouer mon nouveau spectacle mais on a dû arrêter de communiquer dessus en mars dernier à cause du début de la pandémie. Il y a d’autres projets à venir pour cette année en plus de mon prochain film mais on est malheureusement obligés d’attendre et de tout mettre sur pause le temps que la crise passe.

Vous êtes mon humoriste gabonais préféré. Vous me faites toujours autant rire après tant d’années. Je suis sûr que tout le monde sera d’accord avec moi pour vous dire de ne pas arrêter de nous faire rire !

Merci beaucoup. Je voudrais juste ajouter un petit mot avant de terminer. Par rapport à tout ce qui se passe en ce moment, j’aimerais qu’on n’oublie pas les artistes. Les autorités gagneraient beaucoup à nous insérer dans les campagnes de sensibilisation par exemple. Aujourd’hui, on se rend compte que la population est lassée des discours conventionnels. Les humoristes peuvent aider pour faire passer ces discours de sensibilisation.

Il faudrait aussi que le gouvernement se penche peut-être sur des aides. Car il ne faut pas oublier que nous ne vivons que de ça, et qui dit fermeture des lieux de spectacles, interdiction de rassemblement ou bien même fermeture des frontières dit pertes en matière de revenus pour nous. Par exemple, moi j’ai perdu dix marchés à l’international depuis le début de la crise. On se sent totalement oubliés par les autorités et on n’a pas de statut en tant qu’artistes. Comment va-t-on pouvoir continuer à subsister si on n’a pas d’accompagnement derrière ? Voilà c’était juste ce petit message que je souhaitais faire passer. 

Avec plaisir. Merci beaucoup pour le temps que vous nous avez accordé M. Defunzu et on a vraiment hâte de pouvoir revenir vous voir sur scène!

Merci beaucoup de m’avoir interviewé, c’était un plaisir !