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Ce mois-ci, nous réalisons une enquête relative au marché de l’immobilier que nous présenterons dans les prochaines éditions. Nous nous sommes rapprochés des démarcheurs et des administrateurs de biens et avons étudié le cadre juridique pour vous informer au mieux de l’actualité de cette économie très significative pour un pays. Aussi nous a-t-il paru évident de rencontrer Madame Jocelyne CHANDEZON, Directrice générale de l’Agence n°1. Nous la remercions pour son franc-parler, pour la confiance qu’elle nous a témoignée en nous livrant sans détour les secrets de sa réussite, ainsi que les combats difficiles qui l’ont accompagnée.

ACG : Bonjour, merci de me recevoir dans les magnifiques bureaux de ton agence à Montagne-Sainte. Peux-tu nous dire qui est Jocelyne CHANDEZON ?

JC : Bonjour, c’est un plaisir de te recevoir. Ce n’est pas sans une certaine émotion que je me souviens de mes 19 ans et de mes premiers pas au Gabon. À cette époque, je sortais du C.R.E.P.S. (Centre régional d’éducation physique et sportive), ce qui n’a aucun rapport avec l’immobilier. Je me suis intéressée à ce secteur d’activité grâce à Philipe CHANDEZON, un spécialiste du domaine dans la vente. Il m’a conseillée et encouragée à ouvrir mon agence parce qu’il ne voulait pas faire de gestion immobilière.

J’ai 24 ans quand je repars à Paris pour y rencontrer  les responsables de franchises baptisées  Agence N°1 et Century 21. Le côté «challenge» proposé par Agence n°1 m’a immédiatement séduite. Des équipes très dynamiques représentant un réseau de 450 agences dans l’hexagone, collaborant avec le groupe d’assurances GAN et la banque CIC  sont autant d’arguments qui mettent en confiance et qui incitent à se lancer. C’est ainsi que je me suis décidée à acheter les droits de la franchise d’Agence n°1 pour créer ma propre agence immobilière et l’implanter à Libreville. Cet investissement m’a ouvert la porte d’une formation professionnelle. Aujourd’hui, je m’appuie encore sur cette genèse du métier que j’aime transmettre et partager avec mes collaborateurs.

En quelle année as-tu créé ton agence, où et dans quelles conditions ?

JC : Avant de m’installer en 1992  dans un petit local à Mbolo, huit mois de négociations ont été indispensables pour conclure un accord et obtenir le droit d’ouvrir une Agence n°1, qui est une entité à part entière en France. Il fallait répondre à des contraintes inhérentes aux lois du Gabon et aux exigences de la gestion immobilière. Quand on commence une affaire on se doit d’être polyvalent : commercial, comptabilité, je faisais tout.

Quels sont les faits marquants de cette époque qui restent encore gravés dans ta mémoire aujourd’hui ?

JC : Plusieurs points ne s’effaceront jamais, des bons comme de moins bons. Je me souviens de mon tout premier client propriétaire qui me demandait d’encaisser ses loyers à Mont-Bouët. Transporter autant de liquidités en espèces représentait un réel danger mais je n’ai jamais été inquiétée. Néanmoins, j’ai rapidement trouvé une solution plus sécurisée . Comment ne pas me rappeler aussi ne pas m’être octroyé de salaire  pendant les 5 premières années de mon activité? Et je recommande aux jeunes entrepreneurs dans les débuts d’en faire autant. C’est une période de sacrifices, d’abnégation que tout entrepreneur connaît . C’est le prix à payer pour construire, fidéliser et prouver.

Si tu devais nous évoquer un regret quel serait-il ?

JC : Honnêtement ? Je n’ai aucun regret. Je me suis engagée et je n’ai rien lâché. J’ai investi et j’ai réussi à rembourser des prêts souscrits à des taux d’intérêts fixés à 19% ! Inutile de te dire que cette valeur a de quoi dissuader les acheteurs potentiels puisqu’elle ne facilite pas l’accès à la propriété. Je déplore que nous, les professionnels, ne soyons pas associés à la vente de certains programmes tels que ceux de la SNI (Société nationale immobilière). Nous souhaiterions répondre à une demande croissante et faire aboutir les montages de dossiers avec davantage de facilité, avec des prêts bancaires à des taux plus bas.

Que proposes-tu à ce sujet ?

JC : Pour faciliter l’accès à la propriété, je pense à un type de projet que j’ai vu en Afrique du Sud, à Prétoria: il s’agit de la mise en vente de parcelles viabilisées avec un cahier des charges à respecter pour répondre à une urbanisation immobilière harmonieuse et par là même, rendre possible et pérenne l’accès à la propriété pour les revenus modestes. Ce serait possible si nous les professionnels, qui avons en portefeuille de nombreuses demandes de clients potentiels, collaborions avec des entités étatiques comme la SNI ou des investisseurs privés. Le social a de l’importance pour moi, je tiens sûrement cela de mes parents. ( sourires )

Au Gabon, comment est structuré le secteur de l’immobilier ?

JC : C’est un sujet dont l’évolution me tient particulièrement à cœur: l’A.G.A.I. (l’Association gabonaise des agents immobiliers) a été créée suite à  une rencontre, conformément à une nouvelle législation, avec l’ancien Ministre de l’Habitat, Mr Francis NKEA, qui fut déterminante. Sensible à la cause, il m’a mise en relation avec son service juridique et nous avons travaillé à la création de cette association, ainsi qu’à l’harmonisation d’un cadre qui nous a permis de contextualiser et d’adapter les textes de lois, afin d’encadrer la profession et d’éviter l’informel au Gabon.

Tu es donc très impliquée dans cette association ?

JC : En effet, je suis directement concernée par l’AGAI puis que je l’ai générée. Un bureau de réflexion a regroupé des professionnels du métier. Un président, une secrétaire et une trésorière (dont j’occupe le poste) composent le noyau dur de l’A.G.A.I. Le modèle économique dépend directement des adhésions de confrères du secteur. Notre principale mission est de valider les autorisations d’exercer , en parallèle avec le ministère  de l’Habitat, de traiter les litiges, les abus, les problématiques que rencontrent les acheteurs qui se sont laissés berner par des démarcheurs informels, sans aucune légitimité professionnelle, mais ayant pourtant «pignon sur rue».

Jocelyne, quelles sont les perspectives de développement de l’Agence n°1 ?

JC : Malgré le contexte économique difficile depuis 2015, j’ai investi en devenant propriétaire de nos propres locaux et , sauf erreur de ma part, nous sommes la seule agence dans ce cas. C’est un précieux gage de crédibilité, qui contribue certainement à l’enregistrement d’une légère hausse de notre chiffre d’affaires l’année dernière.  En termes de perspectives, nous pourrions développer  un service pour répondre aux demandes d’aménagement de bureaux, commerces ou  d’habitations. Nous y réfléchirons dès la sortie de la crise sanitaire.

Quels sont les critères qui encadrent le prix des loyers et des ventes au Gabon ?

JC : Ce sont l’offre et la demande qui fixent le prix du marché. Nous, agences, répondons à un cadre juridique et fiscal dicté par la D.G.C.C (Direction générale de la concurrence et de la consommation). Cet organe étatique contrôle les contrats de bail  que nous gérons pour s’assurer notamment que nous respectons la règle dite «de la  valeur du 100ème », c’est-à-dire, qu’un bien expertisé  à 100 millions par exemple,  ne  pourra pas être loué plus d’un 1 million  de FCFA/mois. C’est notre rôle de veiller à bien accompagner nos clients. Il est évident qu’un bien proposé trop cher ne se louera pas, ni se vendra.

              Les quartiers les plus prisés sont aussi les mieux cotés. Il s’agit en première position, de Batterie IV, puis des hauts de Guégué, et enfin, en 3ème position de la Sablière. Ces quartiers doivent leur succès à de nombreux critères de référence tels que la proximité des écoles, de la mer, du centre-ville, des centres commerciaux. Ils sont résidentiels, ne rencontrent que de très rares coupures d’eau et d’électricité, et bénéficient d’un service de ramassage d’ordures, autant de facteurs majeurs favorables à la location ou à la vente.

On reproche souvent à Libreville le «mélange des genres de constructions» : maisons individuelles, résidences, immeubles. Pour palier ce manque d’harmonisation existe -t- il un plan d’urbanisme ? Les agences sont-elles sollicitées ?

JC : L’urbanisme est un métier à part entière qui nécessite de travailler avec des cabinets d’architectes. À mon sens, il y a effectivement un manque en matière d’infrastructures. Non, nous agences, ne sommes pas sollicitées mais oui, j’apprécierais d’être impliquée dans une réflexion sur l’embellissement de la ville. Je proposerais des programmes dans lesquels la végétation luxuriante dont nous sommes les premiers bénéficiaires serait davantage valorisée. Je me baserais sur les modèles balinais ou singapourien.

Nous avons largement abordé les aspects professionnels, sur le plan familial tu as deux ravissantes filles, comment les élèves-tu  ? Que te semble-t-il primordial de leur transmettre ?

JC : Mes deux filles n’ont pas été élevées de la même manière, et cela est certainement lié à la maturité. Je suis une maman valeurs, respect, je n’aime pas l’humiliation, l’injustice et les passe-droits. N’oublions pas l’amour du travail et le goût de l’effort. Coralie, l’aînée , est chef d’entreprise, elle s’en sort très bien, ses clients l’adorent et m’aident sur certains dossiers à l’agence, et Célia prépare son bac pour l’année prochaine. Elle s’intéresse aux métiers de l’immobilier et je ne vous cache pas que j’en suis très heureuse. Mes filles sont gâtées, nous sommes très proches et aujourd’hui, on s’inscrit davantage dans le partage, les virées shopping. Elles savent que je suis là et que je serai toujours là. Maman d’abord, et copine aussi. Je suis l’heureuse « Mimi » de mes trois petits-enfants, deux filles et un garçon. Pour moi, la famille est un pilier capital, fondamental sur lequel on peut s’appuyer en toute circonstance.

Merci Jocelyne pour l’ITW accordée, à bientôt.

JC : Merci à toi et à bientôt, sois prudente.