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Ces raisons sont tout d’abord historiques, du fait d’une forte assimilation coloniale aux lourdes conséquences.  Elles sont de facto aussi culturelles, ou plutôt liées à une certaine inculture du fait d’une non transmission pérenne des traditions bantu spécifiquement gabonaises aux nouvelles générations. 

A cela, il faudrait ajouter une hybridation culturelle mal maîtrisée, qui n’est ni une interculturalité, ni même un authentique multiculturalisme totalement assumé, par rapport au monde occidental européen. 

Elles sont aussi le fait de pratiques religieuses nouvelles, notamment du christianisme, qui stigmatisent et diabolisent nos cultures animistes pour nous éloigner de ce que nous sommes par nature. 

Or nous le savons pour le rappeler, les traditions, les rites et cultures du Gabon participent de notre questionnement sur la connaissance des mystères de la vie, mais aussi du savoir-être et du savoir-faire qui interrogent notre morale et notre capacité à vivre dans la société.  

Pour nous, les traditions, les rites et cultures de notre pays demeurent un moyen direct pour assurer un lien avec notre identité.

© David Mboussou

Existe-t-il, oui ou non dans notre pays ce que nous avons décidé de nommer l’Homo Gabonensis ? c’est-à-dire des Gabonais qui savent très exactement ce qu’ils sont au plan de leur culture et de leurs traditions bantu et gabonaise, contrairement, aux générations actuelles constituées par des Homo Gabonicus, autrement dit, par des hommes nés ou habitant le Gabon, même venus d’autres pays, sans lien direct avec la Tradition primordiale des peuples autochtones de cet espace lumineux et riche que le monde entier nous envie. 

Notre étude voudrait mettre en lumière une problématique qui se veut donc être une invite à nous interroger sur la nécessité de permettre de revisiter les racines culturelles proto-bantu du Gabon avant l’ère coloniale, pour rechercher une essence à l’identité gabonaise. Il s’agira pour nous de produire un travail de refondation culturelle de cette identité. 

Malgré son caractère quelque peu ambitieux, nous voulons que ce travail, à la fois historique et spéculatif, soit aussi propositionnel. 

Voilà pourquoi, nous voulons parvenir à l’hypothèse d’une identité néo-bantu de l’Homo Gabonensis, car celle-ci peut encore être reconnue dans chacune de ses tribus actuelles et parvenir s’il en était besoin à cette reconstitution. 

Mais avant, comment est-on parvenu à cette situation ?

Qu’est-il sur le plan historique et culturel ?

Depuis l’installation coloniale, nous constatons que le peuple gabonais s’est vu dépouillé progressivement de son identité par une forte assimilation culturelle avec la culture française, par une renonciation quasi systématique à ne pas transmettre aux générations actuelles l’éducation que nous avons reçue de nos clans et tribus, alors même qu’elle puise sa consistance dans les connaissances reçues depuis les temps immémoriaux. 

Ceci aurait eu pour avantage une ouverture culturelle, mais s’avère aujourd’hui bien plus désavantageux et lourd de conséquences, à savoir la perte d’une possible identité nationale non encore constituée, mais désormais mal assumée. Qu’est-ce à dire ? 

Cela signifie que si les générations d’enfants nés au moment de l’indépendance dans les années 1960 savaient encore vaguement quel était leur passé ancestral, les générations d’enfants de 1990 sont très loin de savoir qu’elle est leur généalogie. La génération actuelle est constituée essentiellement par des Homo Gabonicus, autrement dit des hommes qui sont loin d’être des Homo Gabonensis, au sens strict du terme car, ils ne savent plus vraiment qui ils sont sur le plan traditionnel et culturel. 

En effet, les jeunes adultes de la génération de 1990 ne sont plus vraiment des proto-bantu, autrement dit des Gabonais de la période précoloniale ; ils ne sont pas non plus des Gabonais coloniaux, car depuis il y a eu l’indépendance ; ils ne sont pas vraiment gabonisés, ni européanisés, mais alors, qui sont-ils ? Telle est la question, telle est aussi la non réponse à une question cruciale, à savoir celle d’une identité gabonaise introuvable, voireperdue.

© David Mboussou

Qu’en est-il sur le plan des religions par rapport à nos Traditions ancestrales ?

Nous rappelions dans notre propos introductif que des pratiques religieuses nouvelles, notamment du christianisme stigmatisent et diabolisent nos cultures animistes pour nous éloigner de ce que nous sommes par nature. 

Or, même si les religions et les systèmes philosophiques de par le monde ont fourni des réponses qui peuvent apporter à certains la quiétude dont l’esprit pourrait avoir besoin, il n’en demeure pas moins que créature divine et moteur de la vie, l’Être humain puise l’essentiel de son existence dans l’énergie universelle et les us, coutumes et traditions de son origine culturelle pour progresser sereinement dans son environnement. 

En réalité, il y a là et il faut le comprendre, la nécessité pour chacun de trouver la certitude de ce questionnement existentiel au fond de lui-même, par des réponses intimes. Il est évident que ce retour aux sources ne peut se faire efficacement que par rapport à un système de valeurs, à une référence. Cette référence, c’est la Tradition. 

Ainsi, chaque groupe humain pour se construire a ses propres croyances qui sont à la base des fondements d’un Etat-Nation harmonieux et de paix sociale. Ces croyances, ces us et coutumes, ces particularismes, qui s’enrichissent d’éléments nouveaux au fil des siècles, constituent la mémoire du groupe, son identité propre, son patrimoine culturel ; c’est-à-dire la Tradition. 

De ce qui précède, lorsque les membres d’un même groupe finissent par acquérir une identité propre, ils adhèrent à une cosmogonie qui donne une explication sur ses origines, et donc sur son identité. Ce système de valeurs génère certaines règles de vie, et renforce les liens du groupe. C’est encore ici dans la Tradition qu’on le retrouve. 

De plus, dans nos pratiques animistes qui valorisent nos traditions, notre lien avec Dieu, Puissance Suprême, tutélaire et inconnue, ne se fait que par des médiateurs, c’est-à-dire nos ancêtres. Il est donc une évidence que ce lien confirme qu’avant l’arrivée des religions monothéistes, nos cultures traditionnelles constituaient un patrimoine de notre identification, de notre identité et nous permettait d’avoir accès à la Connaissance du Divin

De notre point de vue, les enseignements reçus assuraient la cohésion du groupe, le respect des autres dans leurs différences, le droit d’aînesse, l’amour, l’harmonie, la paix et la justice si chère à nos clans et tribus. Mieux, nos sociétés traditionnelles ont toujours eu ceci de particulier qu’elles ont gardé un lien avec leur environnement. En réalité, les Gabonais ne peuvent fonder de démarche sans y associer la nécessité de protéger et de préserver l’environnement et la nature qui du reste, est une problématique qui date de la nuit des temps.

© David Mboussou

Comme vous le voyez aucun Gabonais, quel que soit le groupe ethnolinguistique auquel il appartient, ne saurait concevoir un seul instant, l’inexistence de cette Puissance Suprême, tutélaire et inconnue, source principielle de son identité pour s’en écarter. Il reste pour nous une exigence de tous les instants.

Pour le Gabonais, l’Être Suprême qu’il invoque et adore dans sa tradition est une réalité indiscutable de sa propre existence. C’est une réalité que nul n’aurait l’idée de remettre en cause ; en fait c’est la Loi éternelle régissant tous les phénomènes qui nous rapproche de l’univers, et notamment, des mystères de la vie. Il n’y a donc pas d’incompatibilité à être fiers de pratiquer nos croyances ancestrales, et fiers de ce que nous sommes pour aller se ressourcer et s’abreuver régulièrement dans nos traditions.

Que dire sur le plan philosophique et politique ?

En fait nous pouvons également affirmer que les raisons sont aussi d’ordre philosophique car, malheureusement le Gabon, en ses partis politiques, son intelligentsia, davantage préoccupée par des plans de carrière politique, se soucie peu ou pas du tout de construire l’identité de son peuple, base et ciment de l’Etat-Nation.

Le constat est simple, nous manquons de réflexion de fond sur l’identité spécifique du peuple gabonais pour assurer son épanouissement moral, social et matériel, lui permettre de vivre dans la dignité et d’être en harmonie avec lui-même. Ce travail se veut donc utile.

Pourquoi prenons-nous la liberté de partager cette problématique 

C’est bien parce que cette contribution est un regard tourné vers l’Homme et sa destinée, son lien avec ce qui le dépasse, d’une part, et que d’autre part, notre intuition résultant d’une illumination prospective invite l’Homme comme l’unique solution aux réponses que se pose aujourd’hui et demain la société gabonaise.

De plus, c’est parce que nous notons avec grand regret que la société gabonaise est en déliquescence, et qu’elle ne laisse pas de place pour son développement harmonieux , et encore moins, à sa structuration dans tous les secteurs de la vie dans le pays.

Nous avons aussi constaté que l’éducation et l’instruction n’assurent plus ce moyen d’émancipation et d’épanouissement, de réalisation personnelle, un ascenseur social. 

A contrario, les générations actuelles qui ne connaissent plus les valeurs de l’effort et du travail sont mues par un penchant pour les mauvais comportements, la facilité, les vices, loin de la morale, du patriotisme et du civisme qui construisent les bases pour des citoyens modèles qui vivent en parfaite intelligence dans un pays où l’égalité des chances n’est pas fonction du niveau social des familles. 

Une telle société de seulement 1.8 millions d’âmes peine à s’organiser pour assurer le bien-être collectif en rapport avec les richesses naturelles non durables, face à celles culturelles et traditionnelles, à puiser dans nos rites, cultures et traditions, mais également, à la beauté et aux richesses exceptionnelles de notre environnement, des paysages de rêve qui invitent au voyage vers les plus beaux centres touristiques naturels du monde.

© David Mboussou

Que faire collectivement et individuellement ?

En nous associant à l’ensemble de tous les constats et réflexions déjà proposés dans notre pays – même si nous ne sommes ni sociologue ni même anthropologue, nous pensons que les pouvoirs publics pourraient se saisir de cette invite interrogative sur notre identité pour suggérer une réflexion où l’Homme, mais aussi, son identité philosophique, culturelle, spirituelle et mystique, sa place et son rôle dans la société traditionnelle et moderne, les efforts qu’il se doit de consentir par le travail en rapport avec sa dignité, l’éducation, l’instruction, la morale, le civisme, sa perception sur le rôle de la justice et de la tolérance seraient au centre des préoccupations des gouvernants, des associations, des corps intermédiaires, mais aussi de nos chefs traditionnels, etc…

Pour nous permettre de nous reconnecter à nos valeurs, on pourrait retrouver cette identité, en toute hypothèse, peut-être déjà dans une langue nationale qui serait à déterminer, dans une vie politique et économique s’inspirant de l’organisation sociétale des tribus proto-bantu du Gabon, dans la pratique de nos rites et traditions initiatiques, socle, ciment et révélateur de notre identité, enfin sans être exhaustif dans d’autres manifestations culturelles typiquement gabonaises, telles que le vêtement, la coiffure (en particulier féminine), la musique, sur l’adaptation des matériaux et techniques ancestrales pour la valorisation  et la construction de l’habitat périurbain et villageois, etc. 

S’agissant en particulier de la langue, nous voyons que le wolof assure un lien au Sénégal, le bambara au Mali, le mossi au Burkina Faso, le lingala dans les deux Congo, le kinyarwanda au Rwanda, le zulu en Afrique du Sud, le swahili au Kenya, en Ouganda, au Burundi, en Tanzanie, etc… Ces langues assurent l’identification de ces populations et des pays, et déterminent même les échanges économiques.

Naturellement, le rôle des Gabonais pris individuellement, des parents, des familles gabonaises est sollicité ici parce qu’il constitue la base de la cellule nucléaire pour au moins éduquer les générations actuelles à parler leurs langues, à connaître les spécificités de leurs clans et tribus au plan traditionnel, historique et culturel, à connaître leur arbre généalogique (les ancêtres) pour savoir d’où ils viennent, à connaître les arts ancestraux, à s’informer sur la médecine traditionnelle et les guérisons spirituelles, mais également leurs liens avec d’autres clans et leur correspondance dans d’autres ethnies du Gabon qui peuvent constituer les fondements d’interdépendance pour la construction d’un Etat-Nation.

© David Mboussou

Ainsi, parviendrons-nous peut-être à apporter une modeste contribution à cette réflexion qui nous semble essentielle pour accompagner la paix durable et le développement attendu pour le bien-être des populations de notre pays.

Finalement, un peuple sans culture est un peuple sans âme comme nous le rappelle opportunément la citation d’Anthony Biakolo, mieux, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir et donc sans histoire commune.

Il nous revient donc à tous la responsabilité de mettre en lumière plus que jamais la nécessité d’un ancrage à nos Traditions et ainsi valoriser l’identité de l’Homo Gabonensis tant recherchée et à conquérir.

En retrouvant notre identité, nous pourrions ainsi recoller avec l’esprit des pères fondateurs de la République, et poursuivre l’édification de l’État-Nation en assurant une fierté légitime au peuple gabonais sur des valeurs de vertu et de concorde nationale. 

En définitive, lorsque les Gabonais auront retrouvé leur identité, en toute hypothèse, ils pourront ainsi en toute conscience promouvoir les valeurs de paix, de travail, d’amour, de solidarité, de justice, de tolérance, de partage, pour une société plus juste, plus humaine, plus fraternelle, plus solidaire, où l’amour de l’autre dans sa différence devient un moyen d’épanouissement pour le bonheur de la communauté.

© Image de couverture : David Mboussou

A la recherche de l’identité perdue (L’homo Gabonensis)

Auteur : Dr Brice-Edgard Ponga

Éditeur : Éditions Essimane

Date de publication : rentrée littéraire – septembre 2020

Brice-Edgard Ponga, Docteur en physique fondamentale, cet humaniste, philanthrope, passionné d’art et d’épistémologie puise son équilibre dans son identité culturelle et les fondements des traditions profondes des clans et tribus du Sud-Est du Gabon.

Références : 

Les travaux de Feu le Professeur Laurent Marie Biffot, membre associé de l’Académie des Sciences d’Outre-mer, 

Les grandes tendances de la sociologie et de la psychologie sociale, 

La théorie intégrationniste, 

Contribution à la connaissance des populations rurales du Nord-Est du Gabon,

Genèse des classes sociales au Gabon,

La jeunesse gabonaise face au monde rural et au monde urbain.

Vidéo « Mouvement & Rituel » de David Mboussou