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Entre les contestataires du FCFA, qui le considèrent comme un symbole de l’impérialisme français et ses thuriféraires qui vantent sa stabilité. Si certains saluent un tournant historique des relations franco-africaines, pour d’autres, ce changement de cap de la politique française en Afrique dissimule mal la volonté d’hégémonie économique de Paris vis-à-vis de ses ex-colonies et de tirer profit de l’émergence du Nigéria, première puissance économique de la région. 

La remise en cause de l’existence du FCFA était une question marginalisée, défendue par la diaspora, quelques élites et opposants africains, avant de gagner les rangs de l’ensemble de l’élite africaine. Puis à partir 2015, des chefs d’Etat africains, qui jusqu’à lors considéraient cette question taboue. 

En 2009, les pays de l’Afrique de l’Ouest souhaitent regrouper l’ensemble de leurs Etats autour d’une monnaie unique avec pour dénomination l’Eco. Ils fixent pour 2020, l’année effective de la mise en circulation de cette nouvelle monnaie. Le nom Eco a été approuvé par rapport à deux propositions, Afri et Kola sur l’ensemble des 13 propositions faites par les ministres de l’Economie des 16 pays membres de la CEDEAO. Le choix a reposé sur des critères préalablement choisis lors d’un appel à projet lancé du 1er au 20 novembre 2018 aux citoyens membres des Etats de la CEDEAO : l’identité de la CEDEAO (40%), la signification (25%), la facilité de prononciation (20%), et la créativité (15%).

Projet de billet de la monnaie ECO

Une annonce et une feuille de route qui va renforcer la détermination des contestataires du FCFA, notamment auprès de la jeunesse africaine. 

Si en février 2019, lors d’une visite en France sur le perron de l’Elysée, le président ivoirien Alassane Ouattara, défendait l’existence du FCFA, face à ses détracteurs, en secret, la France et les autres Etats de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique de l’Ouest, ont négocié la réforme du FCFA. Avec pour objectif de faire de l’Eco, la monnaie unique des 15 pays de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

Pour convaincre les autres pays de l’Afrique de l’Ouest non francophones, à l’instar du Nigéria ou du Ghana, très retentissant aux appels de pieds de Paris, la réforme du FCFA annonce plusieurs changements majeurs.   

En matière de souveraineté, la France a annoncé que la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest n’aura plus l’obligation de déposer la moitié de ses réserves de change auprès de la Banque de France. Une situation qui était considérée comme une perte de souveraineté des pays francophones de l’Afrique de l’Ouest, par les nombreux détracteurs du FCFA. 

Dans le même élan, la France annonce également le retrait de l’ensemble de ses représentants, qui siégeaient au conseil d’administration de la BCEAO (Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest), mais également à la Commission bancaire de l’Union Monétaire Ouest-Africaine. 

Afin d’éviter les risques d’inflation, la France s’engage aussi à garantir la pérennité de la parité fixe de la nouvelle monnaie à l’Euro. A cet effet, si la BCEAO est confrontée à un manque de disponibilité pour couvrir ses engagements en devises, Paris s’engage à lui procurer les Euros nécessaires. A cet effet, Paris aura un rôle de garant financier pour les 8 pays de l’UEMOA, en procédant à des ouvertures de lignes de crédit. 

Si l’intérêt de disposer d’une monnaie unique pour l’ensemble des pays de l’Afrique de l’Ouest pourra faciliter le commerce, amoindrir les coûts de transactions et faciliter les échanges entre ses 384 millions d’habitants, beaucoup ne voient pas d’un bon œil l’interventionnisme de la France.

En effet, sans rapport avec la France, la dénomination de la monnaie unique Eco était le nom choisi par les 15 pays de la CEDEAO pour désigner une monnaie régionale indépendante. Les chefs d’Etat d’Afrique francophone en décidant de négocier avec la France, l’avenir de l’ensemble des Etats de l’Afrique de l’Ouest sans associer les autres pays concernés s’apparente à la pratique du dicton, « diviser pour mieux régner ». Sinon, pourquoi la France et les Etats francophones de l’Afrique de l’Ouest, négocient sans associer les autres pays concernés ? A l’instar du Nigéria, pourtant un poids lourd de l’économie africaine, et qui représente à lui seul 75% de l’économie de la zone CEDEAO ? 

En outre, l’annonce de la parité fixe de la future monnaie l’Eco avec l’Euro est un mécanisme dénoncé par certains économistes africains comme c’est le cas avec la parité fixe du FCFA avec l’Euro. Selon ces derniers, la parité du FCFA à l’Euro, puis demain, de l’Eco à l’Euro, désavantage les économies des pays francophones. L’Euro étant une monnaie forte. Alors que dans son projet initial, tel que souhaité par les pays de la CEDEAO en 2009, il était question de créer une monnaie unique qui soit flottante afin d’être compétitive. 

Autre point de discorde, dans sa réforme du FCFA, la France, sera le seul pays Européen auquel les pays de l’UEMOA devront s’adresser pour obtenir des réserves de change, par l’obtention de lignes de crédit, en lieu et place de la Banque Européenne émettrice de la monnaie. Une exclusivité interprétée comme une volonté de la France de proposer des taux d’intérêts de lignes de crédit sans craindre la concurrence et asphyxier les économies africaines.

Beaucoup y voient dans la démarche de la France, une façon de torpiller le projet de la CEDEAO ou de le retarder le plus longtemps possible, en éliminant les symboles qui dérangent. 

Abuja, première puissance économique de la région a déjà fait savoir à Paris, ses conditions à son adhésion à l’Eco sous réserve de l’adoption des principes suivants : 

  • Aucun prélèvement et aucun dépôt au trésor français des devises des pays de la zone Eco ;
  • Pas d’intermédiaire dans la convertibilité entre l’Eco, l’Euro et le Dollar ;
  • La CEDEAO doit gérer elle-même l’Eco de façon souveraine ;
  • L’Eco doit être convertible avec toutes les monnaies du monde ;
  • L’Eco devrait être imprimé en Afrique et non en France.
Source : Jeune Afrique

Si en Afrique de l’Ouest, on semble s’acheminer vers l’adoption d’une nouvelle monnaie unique en remplacement du FCFA, en Afrique centrale, les Etats de la CEMAC, le projet d’une monnaie unique en dehors du FCFA n’est pas encore à l’ordre du jour. 

Contrairement, à l’Afrique de l’Ouest, portée par un dynamisme économique, ou la mobilité des biens et des personnes, et l’intégration économique entre Etats, conduisent à une convergence des macroéconomiques pouvant faciliter l’adoption d’une monnaie unique, ce n’est pas le cas pour sa consœur, l’Afrique centrale. Les pays de l’Afrique centrale, notamment de la CEMAC, sont réputés pour le protectionnisme entre Etats membres, caractérisé par une faible mobilité des biens et des personnes et à une faible appartenance à une même communauté à fortiori à un destin commun. 

Si les chefs de l’Etat de la CEMAC, sont prudents à une réforme du FCFA et expriment des réserves, le 28 décembre 2019, le président de la Guinée équatoriale, Teodoro Obiang Nguema, en visite à son homologue Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire a ouvertement souhaité une reforme du FCFA qu’il juge obsolète. 

La France en prenant l’initiative avec les pays de l’Afrique de l’Ouest de l’UEMOA de réformer le FCFA, vient de se faire inviter à la table des négociations de l’adoption de l’Eco, en forçant la main aux autres Etats non affiliés au FCFA, membres de la CEDEAO, tels que le Nigéria et le Ghana. Ces derniers n’auront d’autres choix que d’intégrer la France, dans le processus de l’application de l’Eco, alors qu’à l’origine de la création de cette nouvelle monnaie, en 2013, l’Hexagone avait été exclu des débats. 

Ne faut-il pas voir à travers cette approche, la France jouer son va-tout en Afrique de l’Ouest, une région qui affiche un taux de croissance de 3% et avec un modèle d’intégration avancé ?