ANPN : Un formidable projet en déliquescence

L’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN) s’est érigée à ses débuts, comme une entité emblématique des engagements du Gabon en matière de protection de la biodiversité. 13 ans après, le constat est alarmant et mérite que les autorités compétentes s’y penchent.

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Créée en août 2007, l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN) est un établissement public à caractère scientifique et environnemental. Dotée d’une personnalité morale et d’une autonomie administrative et financière, la structure localisée à Libreville est née de la décision de l’État, en 2002, de consacrer près de 11% de son territoire aux parcs nationaux avec pour objectif la préservation des écosystèmes clés, la diversification de l’économie du pays à travers le développement de l’écotourisme et la mise en valeur des forêts gabonaises dont les ressources naturelles sont d’une richesse inestimable et d’une diversité inégalée. 

Ainsi, l’ANPN a pour mission d’assurer la protection des parcs nationaux et de leurs ressources naturelles, d’œuvrer au développement efficient du réseau des parcs nationaux et de les valoriser. En effet, l’agence gère un réseau de 13 parcs nationaux représentant 11,5% du territoire national, soit plus de 30 000 km2. On y trouve la plupart des trésors naturels du pays : les chutes de Koungou, de Djidji et d’Iboundji, les paysages spectaculaires de la Lopé, de Wonga Wongué et des Plateaux Batéké, les plages de Pongara, Loango et Mayumba et les sommets des Monts de Cristal et du Massif du Chaillu. Ces derniers sont couverts des forêts les plus riches (en termes de biodiversité) d’Afrique et servent de châteaux d’eau au pays tout entier.

Deux gorilles
© Aspinall fondation

Absence de bilan 

A l’heure actuelle, il est très difficile cependant de dresser un bilan chiffré et détaillé de cette structure, celui-ci n’existant pas officiellement. Pour trouver un semblant de bilan de l’ANPN, il faut remonter à 2016, à l’époque où l’actuel ministre en charge des Forêts, le Professeur Lee White, en était le secrétaire exécutif. «Il y a 6 ans, l’ANPN avait 100 employés pour la gestion des 13 parcs nationaux avec une seule voiture de liaison. Aujourd’hui on est à 750 employés, 100 véhicules, 3 bateaux et un avion. Ce qui fait de nous un organisme de ce nom», avait déclaré l’ancien patron de la structure financée à 50% par l’État et  à 50% par des bailleurs de fonds. «L’ANPN avait reçu un budget de 1 milliard 500 millions de francs CFA en 2010 (…) et pour 2015-2016, un montant de 15 milliards a été libéré», avait-il encore révélé.

Quatre ans plus tard, c’est le silence radio, l’ANPN se contentant de communiquer sur certaines de ses actions. C’est le cas de la lutte contre le braconnage, du renforcement des capacités des écogardes, des actions communautaires, de l’acquisition en matériel, des partenariats avec les organismes internationaux, etc. Ces derniers mois, l’ANPN a surtout fait parler d’elle par des bruits de gestion interne. Nommé au poste de secrétaire exécutif en juillet 2019, Vivien Jean Joseph Okouyi Ngalefourou W’angama a été brutalement débarqué de son poste par Lee White en février 2020. Selon des sources concordantes, Vivien Jean Joseph Okouyi Ngalefourou W’angama serait impliqué dans une rixe, conséquence des difficultés de gestion financière constatées depuis quelques années à l’ANPN. Une curieuse immixtion de Lee White dans les affaires de l’ANPN, qui jouit pourtant d’une autonomie de gestion. 

Pour certains, la situation actuelle de l’ANPN était prévisible, après 10 ans de gestion parsemée de bizarreries, approximations et gaspillages. Comme l’a regretté amèrement l’un des premiers cadres de cette structure. «L’ANPN n’a pas de siège et se retrouve éparpillée à Libreville et Akanda. J’ai appris récemment que les agents ne sont pas payés depuis deux mois, sans compter une ardoise de près d’un milliard de francs à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS, ndlr). Le tourisme a-t-il décollé dans les parcs nationaux depuis l’avènement de l’ANPN ? Cet établissement n’a cessé de faire autre chose que ce pour quoi il a été créé. Notamment en faisant de la politique, en se mêlant des affaires de climat et carbone et en modifiant ses statuts», a-t-il déploré. 

Vers une refonte de l’ANPN ? 

Justement, ce dernier en rajoute une couche sur les statuts de l’ANPN. «Et d’ailleurs, quels sont aujourd’hui, les statuts de l’ANPN ? Les uniformes portés par les agents de l’ANPN ne sont mentionnés dans aucune loi au Gabon, tout comme les corps des écogardes et conservateurs. Pendant 10 ans, on nous a sorti que cette structure est sous tutelle de la présidence de la République, alors que ce n’est écrit nulle part. Depuis 6-7 ans, cette structure n’a tenu aucun conseil d’administration, même si un serait dans les tuyaux. Pour comprendre ce qui se passe à l’ANPN, il suffit de prendre un média en ligne qui commence à faire du e-commerce, fabriquer des sites Internet, dépanner des ordinateurs…», a-t-il regretté. 

Depuis l’éviction de Vivien Jean Joseph Okouyi Ngalefourou W’angama, Christian Tchimambela assure l’intérim au poste de secrétaire exécutif de l’ANPN. Saura-t-il ramené la sérénité dans la maison ? Au vu de la situation actuelle, il est peut-être temps de renvoyer l’ANPN à ses fondamentaux et à sa mission originelle. Dans l’immédiat, il faut procéder à une coupure de gestion en bonne et due forme, quitte à commanditer un audit. Après ce premier chantier, il faut procéder à la sélection puis à la nomination du secrétaire exécutif, conformément à l’article 33 de la loi n° 003/2007 relative aux parcs nationaux. Enfin, il faut s’atteler à compléter les organes et instruments de gouvernance : Haut conseil des parcs nationaux, Comité scientifique, contrats de fiducie, structures infranationales de concertation locale, statut des personnels… Autrement, tout deviendra envisageable, y compris l’option de la liquidation. 

En d’autres termes, il faut retourner 11 ans en arrière et reprendre le travail là où Jules Marius Ogouebandja l’a laissé en prenant les rênes de l’ANPN en 2008.  «Car depuis, rien ne s’est ajouté : aucune loi, aucun décret pour organiser les projets et stratégies de l’ANPN»,a confié un responsable au sein de cette entité emblématique des engagements du Gabon, en matière de protection de la biodiversité.

Nyonié – © Aurélie Abah